Cape Town 2019

Méditations de frère Alois

Prière de jeudi midi

C’est avec une joie profonde que je m’adresse à vous, chers jeunes de l’Afrique du Sud et de nombreux pays. Chacun de nous a quitté sa maison, son pays pour être au rendez-vous du pèlerinage au Cap. Un pèlerinage, c’est un voyage de prière et de fraternité. Nous nous rendons disponibles pour Dieu et pour les autres.

M’adressant à vous, j’aimerais vous le dire d’emblée : nous ne sommes pas venus de Taizé pour vous transmettre un message venu d’ailleurs. Le vrai message, c’est vous qui l’incarnez : votre présence ici, notre très grande diversité. Oui, quelle belle diversité parmi nous ! Vous êtes venus de divers endroits de l’Afrique du Sud, de beaucoup de pays du continent africain, et même certains de plus loin.

Cette rencontre a été rendue possible par l’invitation des Églises d’Afrique du sud et je voudrais donc remercier ceux qui nous ont invités à venir ici : l’archevêque anglican Thabo Makgoba, Mgr Stephen Brislin, archevêque catholique du Cap, l’évêque méthodiste Siwa, président du Conseil des Églises d’Afrique du Sud, et le Revd Dr Gustav Claasen de l’Église Réformée hollandaise.

À travers eux, j’aimerais remercier aussi tous les évêques, prêtres et pasteurs des diverses confessions qui se sont engagés dans la préparation de la rencontre. J’aimerais saluer aussi l’archevêque Desmond Tutu, avec qui nous unissent des liens d’amitié depuis tant d’années, l’archevêque anglican d’York, John Sentamu, qui a fait le voyage depuis l’Angleterre pour être parmi nous et aussi l’évêque Stanley Dziuba, évêque accompagnateur des jeunes catholiques d’Afrique du Sud, qui participe à toute notre rencontre.

Nous voici rassemblés sur cette terre bien-aimée de l’Afrique du Sud ! Parmi nous ce midi, se trouvent des chrétiens du Cap qui ont décidé d’ouvrir leur porte pour nous accueillir. Oui, un millier de foyers ont fait preuve de cette confiance : ouvrir la porte à des inconnus, venus d’ailleurs ou d’une origine différente.

Dans le contexte du moment, cette hospitalité partagée a encore plus de valeur, car de nombreuses familles accueillent des visiteurs d’une autre communauté, d’une autre Église, d’un autre pays. Permettez-moi de citer une mère qui disait, il y a quelques semaines dans une rencontre de préparation : « Oui, nous avons peur des autres, mais nous savons que nous devons les accueillir, il n’y a pas d’autre chemin ».

1000 maisons ouvertes pour nous accueillir – quel très beau message ! C’est ainsi que notre rencontre est un véritable pèlerinage de confiance. Ensemble avec tous ceux qui nous accueillent, nous plantons comme une semence de confiance dans cette terre aimée de l’Afrique du Sud.

Nous sommes tous conscients que le contexte actuel est difficile. Dans la plupart de nos pays, des divisions s’aggravent. Si nous avons accepté l’invitation de préparer cette rencontre ici, c’est aussi parce que dans votre histoire, à la terrible époque de l’Apartheid comme aujourd’hui, beaucoup d’entre vous ont su persévérer dans l’espérance, contre toute espérance.

Ces jours, pour vivre une expérience de fraternité, nous devons nous préparer à nous accueillir les uns les autres dans le respect mutuel, dans la reconnaissance de nos différences. Oui, à l’image de Dieu lui-même, recevons les autres, non pas comme nous voudrions qu’ils soient, mais comme ils sont ; acceptons d’être accueillis par eux à leur manière, non à la nôtre.

L’hospitalité est une attitude d’accueil les uns envers les autres, mais elle nous appelle aussi, au plus intime de nous-mêmes, à nous accepter nous-mêmes, tels que nous sommes. Là commence le chemin d’une guérison dont nous avons tous besoin. Accueillons aussi nos fragilités et nos faiblesses comme une porte par laquelle Dieu entre en nous.

Le texte évangélique que nous avons entendu ce midi nous le rappelle : le bonheur ne se trouve pas dans une existence idéalisée ou dans une course à la possession. Au contraire, le texte des Béatitudes nous invite à entrer dans la joie, la simplicité et la miséricorde. Ce que nous découvrons par ces paroles de Jésus, c’est que douceur et humilité ne sont pas des signes de faiblesse – bien au contraire, pour Jésus, ce sont des valeurs qui nous rendent plus humains et plus heureux.

Dans une de ces Béatitudes Jésus nous dit : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés enfants de Dieu ! » Ces jours, sur cette terre sud-africaine tant aimée mais qui souffre aussi, laissons résonner en nos cœurs cette parole du Christ.

Prière de vendredi midi

Hier soir, nous avons entendu un très beau texte de l’Évangile selon st Jean qui rappelle ce geste d’amour que Jésus a accompli au soir de sa vie : ce moment où, au cours du dernier repas qu’il partageait avec ses amis, il leur a lavé les pieds. Par ce geste, Jésus bouleverse l’ordre établi. Il prend la place du serviteur et il honore ses disciples.

Ce geste révèle combien le Christ a aimé ses disciples mais il constitue aussi un appel. En leur donnant cet exemple, Jésus les encourage à faire de même par la suite, à aller jusqu’au bout sur un chemin d’amour. C’est aussi ce que dit Jean dans sa première lettre : « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu vit en nous, et son amour s’accomplit en nous ».

Est-ce qu’il ne s’agit pas d’abord de croire en l’amour, de croire que l’amour existe ? Pour aimer à notre tour, nous avons besoin de laisser l’amour de Dieu nous changer, nous transformer. Oui, le Christ nous a aimés jusqu’à se mettre à notre service et prendre notre place. Alors, son trésor d’amour devient le mien, pour que j’y puise à mon tour le désir d’aimer ceux que Dieu me confie.

Nombreux sont ceux qui s’engagent courageusement pour les autres ! Chaque matin, nous avons la chance de rencontrer des témoins d’espérance à travers la ville qui améliorent très concrètement le quotidien autour d’eux. Parmi les thématiques des ateliers de l’après-midi, on trouve de nombreux défis de notre temps : partage avec les plus démunis, éducation, entrepreneuriat et attention à la Création, parmi beaucoup d’autres.

Certes, dans beaucoup de pays du monde, la violence fait de terribles ravages au nom d’idéologies inhumaines. S’y ajoutent la grande pauvreté, les ruptures affectives, la peur de l’avenir, le péril climatique… Dans cette instabilité durement ressentie, beaucoup sont déconcertés et découragés par la souffrance et les injustices.

C’est justement parce que ces défis d’aujourd’hui sont si grands que nous voudrions faire toujours plus confiance aux ressources inespérées de notre famille humaine. Nous voudrions en particulier nous mettre à l’écoute de la créativité et de la vitalité de tant de jeunes aujourd’hui.

Les Africains du Sud ont incarné un combat de dizaines d’années pour la liberté. Certains ont payé de leur vie ou d’années de prison leur engagement pour la dignité de tous. De vous, chers amis d’Afrique du Sud, nous recevons cette bonne nouvelle : nous ne serons vraiment libres que si notre cœur est libre de la haine, des peurs, du mépris, des jugements.

Cette découverte de la vraie liberté nous rend toujours plus capables de prendre des responsabilités. À cet égard, la confiance en Dieu ne nous offre pas des réponses toutes faites, mais elle nous donne de ne pas être paralysés par la peur ou le découragement.

Cette espérance n’est pas un optimisme facile qui ferme les yeux sur la réalité, mais plutôt comme une ancre jetée en Dieu. Elle nous engage, elle nous met en route. Et par elle nous saisissons que l’Évangile élargit un horizon d’espérance.

Aujourd’hui, après la prière, nous aurons un geste particulier, que nous vivons chaque vendredi à Taizé : la prière autour de la croix. Tous ceux qui le veulent pourront s’approcher de la croix, poser leur front sur le bois et, par ce geste, remettre au Christ leurs fardeaux et ceux des autres.

Cette prière du vendredi nous permet de porter dans notre prière tous ceux qui traversent une épreuve dans leur existence : ceux qui souffrent dans leur âme ou dans leur corps, les malades, les victimes des injustices de toutes sortes, ceux qui ont dû quitter leur pays, ceux qui connaissent la solitude.

Sans perdre la lucidité, mais en résistant à la peur, nous voudrions nous souvenir que le Christ a étendu ses bras sur la croix pour accueillir tout être humain. À la suite du Christ, tous les chrétiens n’ont-ils pas vocation à promouvoir une fraternité universelle ? C’est la fraternité, la confiance rétablie entre les humains qui est le seul chemin d’avenir pour préparer la paix.

Prière de samedi midi

Ce midi, j’aimerais commencer par vous donner un souvenir personnel. En novembre 1978, nous étions venus depuis Nairobi avec frère Roger, le fondateur de notre communauté de Taizé, passer quelques jours en Afrique du Sud, à Johannesburg et au Cap. C’était ma première visite en Afrique du Sud. Ici au Cap, une prière avait eu lieu à Crossroad. Beaucoup de personnes s’était réunies spontanément.

Nous avions été accueillis par plusieurs pasteurs et par le responsable du conseil local. Après la prière, frère Roger s’était agenouillé, demandant à chacun de faire un signe de croix dans la paume de sa main, comme un geste de pardon.

Il est vrai que, dans certaines situations, le pardon semble impossible, tant sont grandes l’injustice et la souffrance. Rappelons nous alors que le pardon se vit parfois par étapes successives. Déjà le désir de ne pas céder à la violence pour répondre à la violence nous met sur le chemin du pardon. Seul Dieu peut tout pardonner et en même temps rendre justice à tous les opprimés.

Et Jésus a déposé cette semence du pardon de Dieu dans l’humanité. Au long de sa vie et jusque sur la croix, le Christ a pardonné, il s’est refusé à condamner quiconque. L’Église, qui rassemble tous ceux qui aiment le Christ, est appelée à se laisser transformer par la miséricorde. En elle, nous trouvons le pardon pour nous-mêmes, la paix intérieure et l’encouragement à pardonner à ceux qui nous ont offensés.

Comment annoncer cette bonne nouvelle dans le monde d’aujourd’hui si nous les chrétiens restons divisés ? Une visibilité plus grande de la communion entre chrétiens est un ferment essentiel de l’unité et de la paix dans la famille humaine. Ferons-nous tout notre possible pour multiplier les occasions de nous retrouver sous un même toit, d’approfondir toujours plus des relations entre nous ?

Le message du pardon de Dieu ne peut pas être utilisé pour cautionner le mal ou des injustices. Au contraire, il nous rend plus libres pour discerner nos fautes, ainsi que les fautes et les injustices autour de nous et dans le monde. À nous de réparer ce qui peut l’être.

Dans la famille humaine, les blessures de l’histoire laissent des traces profondes et marquent pour des générations les consciences et les mentalités. Mais les humiliations subies ne doivent pas nécessairement conduire à la violence. Elles peuvent être guéries, non pas par la victoire des uns sur les autres, mais quand les cœurs font une place au respect de la dignité des autres.

L’histoire récente de l’Afrique du Sud nous en donne un exemple. Même si le chemin vers une plus grande justice y est encore long, Nelson Mandela et d’autres, en offrant le pardon, ont rendu possible une guérison de beaucoup de blessures qui ont pourtant été terribles dans l’histoire de ce pays.

Lors de la rencontre à Johannesburg, en 1995, Madiba nous avait adressé ce message : « J’encourage la jeune génération, qui a un rôle important à jouer pour construire une nouvelle Afrique du Sud, à accepter de prendre des responsabilités et à ne pas céder à l’impatience et à la désespérance. Ainsi cette génération pourra être un ferment d’espoir pour beaucoup de jeunes à travers le monde, qui cherchent des chemins pour construire la confiance dans la famille humaine. En nous soutenant réciproquement et en nous mettant au service les uns des autres, nous pouvons aller de l’avant ensemble, trouvant forces et joie dans la solidarité qui nous unit. »

Ce message est profondément actuel. Oui, même dans les flambées de violence, nous pouvons témoigner que l’amour est plus fort que la haine. Mes frères, dont certains sont ici au Cap depuis deux ans, m’ont raconté qu’il y a quelques semaines, au bord d’une grande artère où s’écoule le flot nourri des véhicules, quelques dizaines de femmes et d’enfants brandissaient des banderoles et des pancartes ‘stop à la violence’.

L’initiative peut sembler dérisoire face à une des situations sociales les plus graves du pays. Pourtant, ce récit m’a touché. Qui entendra le cri de ces mères qui doivent affronter cette violence ?

Demain nous repartirons reprendre notre vie quotidienne. Nous dirons au revoir à ceux qui nous ont accueillis ici avec une si grande générosité. Disons leur déjà maintenant notre reconnaissance du cœur.

J’aimerais que tous nous puissions, à la fin de notre rencontre, nous interroger, dans la prière et dans l’échange avec les autres : quels pas puis-je faire, à mon niveau, pour construire une société marquée par la fraternité et la réconciliation ? Bien sûr, il ne s’agit pas de prétendre avoir la solution à des problèmes qui bien souvent nous dépassent. Mais une telle interrogation nous tient en éveil, elle nous prépare déjà à devenir des artisans de paix dans le quotidien de nos vies.

Continuons ce pèlerinage de confiance dans notre vie de tous les jours. N’oublions pas l’encouragement reçu ces jours. C’est l’encouragement de Jésus lui-même qui dit à chacun de nous : « N’aie pas peur, je suis là, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

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