Une vie d’attente

Des frères de Taizé vivent à Séoul depuis 1979. Leurs activités comprennent l’enseignement, des activités artistiques, les visites à des prisonniers. L’un d’eux était à Taizé en mai 2004 ; il s’interroge ici sur leur vie ensemble.

« Avec mon Dieu je saute la muraille »

Avec les années, nous avons développé une vie ensemble, et pris des racines. Nous avons des relations nombreuses. Si nous cherchons à comprendre notre vie, nous sommes tout le temps conscients de ce qui se passe au nord, comme récemment l’explosion du train : nous savons que nous vivons dans la moitié d’un pays. La Corée ne constitue pas historiquement deux pays, c’est un seul pays depuis des siècles ; cette division entre Nord et Sud est le résultat de la guerre froide, transplantée, amplifiée, devenue terrible pendant la guerre de Corée, mais absolument inacceptable. Depuis là où nous sommes à Séoul, si on va à 20 km en direction du nord, on arrive devant des barbelés, des obstacles sur la route, on ne peut pas aller plus loin. Il n’y a pas beaucoup d’endroits d’où on peut voir la Corée du Nord parce que la zone entre les deux pays est interdite ; à l’origine elle était très large, les soldats y sont, et on ne voit rien : on peut regarder vaguement et confier à Dieu ceux qui sont là. Le peuple coréen aspire à beaucoup plus. L’un des premiers souvenirs que j’ai, c’est le psaume « Avec mon Dieu je saute la muraille. » Nous voudrions tellement sauter cette muraille.

Quelques semaines avant de venir ici, je suis allé dans un hôpital visiter un homme de 85 ans. C’est un poète, qui était journaliste et qui a grandi dans le nord. Un jour avant la guerre de Corée, quand il a voulu publier ses premiers poèmes, c’était déjà la censure idéologique, ses poèmes n’étaient pas « corrects ». Il a compris qu’il devait s’enfuir vers le sud et risquer le pire. Il a laissé sa jeune femme, sa vieille mère et son frère prêtre catholique. C’était en 1949. Il ne pouvait pas imaginer qu’il ne les reverrait plus jamais. Sa femme a pu s’échapper peu après, mais de sa mère et de son frère, il n’a pas de nouvelles, il ne les a plus jamais revus ; son frère est sûrement mort en 1950.

Nous vivons avec le peuple coréen cette très longue attente de portes qui s’ouvrent. Cela fait plus de cinquante ans que le peuple coréen frappe à la porte de cette division qui n’a pas sa pareille dans le monde. C’est pour nous très important. Han Yol et Stephen ont pu mettre le pied sur le sol du nord et être là au nom de la communauté, ce que nous ne pouvons pas faire. Nous pouvons seulement confier à Dieu ceux qui sont là et attendre qu’enfin une possibilité s’ouvre. Les Églises sont engagées comme elles le peuvent vis-à-vis du nord. Il y a beaucoup de gens au nord qui voudraient s’échapper et prendre un chemin qui les conduirait jusqu’au sud, mais cela n’est pas une solution. C’est très complexe pour des gens qui ont vécu au nord d’arriver dans cette société du sud si différente, confuse, difficile à vivre.

Nous attendons avec le peuple que s’ouvrent les portes

Dans notre vie, ce qui est toujours présent, c’est la Corée du Nord, et aussi la Chine. Séoul est entourée de collines rocheuses, très belles, mais on ne les voit pas quand la poussière de Chine les recouvre. La Chine est frappée d’immenses catastrophes écologiques, la désertification du nord de la Chine s’étend chaque année. Au printemps, quand l’hiver très sec est fini, la brise remue la poussière du désert et la repousse bien au-delà de Séoul. Le même phénomène se produit jusqu’à Seattle, Vancouver, même aux États-Unis, la poussière de Chine obscurcit le ciel. Cela nous rappelle que la Chine est là. Maintenant, chaque jour, des foules de touristes viennent de Chine visiter la Corée. Il y a là aussi une attente. Il n’est pas possible de vivre ce qu’on voudrait vivre avec l’Église de Chine. Les Chinois peuvent venir facilement visiter la Corée s’ils ont de l’argent, mais il n’est pas encore facile de vivre avec les chrétiens de Chine un partage comme on le voudrait, nous ne savons pas jusqu’à quand cela durera. Dans notre prière il y a la prière pour la Corée du Nord et la prière pour l’Église en Chine.

On ne se rend pas assez compte à quel point la Corée du Sud est une île : rien ne traverse la zone qui coupe le pays en deux. De Séoul jusqu’à la pointe sud du pays, c’est à peu près comme de Paris à Taizé, 400 km. Depuis Séoul, si on regarde le nord-ouest, c’est Pékin : comme Londres depuis Taizé, une heure et demie d’avion. Au sud-est c’est Shanghai, une immense ville « archimoderne », très dynamique. Il y a Taïwan, et de l’autre côté le Japon, qui a tant fait souffrir la Corée, la Chine et d’autres pays. De temps en temps – pas souvent –, nous avons des visiteurs du Japon qui cherchent la réconciliation. C’est toujours la question des blessures de l’histoire : on ne saura jamais comment guérir ces blessures. Nous attendons avec le peuple que s’ouvrent les portes pour pouvoir sauter les murailles. Dans un sens, toute notre vie à la fraternité est une vie d’attente qui se vit dans la prière.

« La vie est belle, ce monde est bon »

Parmi les personnes que je vois de temps en temps, il y a la veuve d’un poète, qui est venue ici il y a cinq ans. Ses parents travaillaient au Japon, dans la ville de Hiroshima. Le 6 août 1945, son père avait été convoqué, un représentant de chaque famille était convoqué très tôt le matin pour un grand rassemblement dans le centre ville. À 8 h 06, la bombe a explosé au-dessus du lieu du rassemblement : pas une famille de Hiroshima qui n’ait perdu quelqu’un. Elle a perdu son père ce jour-là. Quelques semaines après, ils sont retournés en Corée. Il y a deux ans, pour la première fois elle est retournée au Japon, à Hiroshima, revoir l’endroit. Elle n’est pas chrétienne mais bouddhiste. Elle n’a jamais exprimé le moindre ressentiment envers qui que ce soit. Elle a passé sa vie à s’occuper de ce poète de santé plus que fragile, elle a donné sa vie pour cet homme qu’elle a connu dès l’enfance. Ce poète a été dans sa jeunesse arrêté et torturé sans aucune raison. Des gens qui le connaissaient ont essayé en 1967 de prendre contact à l’ambassade de Corée du Nord à Berlin-Est. Quand cela a été su, il a été arrêté, durement torturé, cela a failli le tuer.

En 1970, il croyait qu’il allait mourir et il a écrit un poème que beaucoup de Coréens connaissent, qui est comme une préparation à la mort. Après toute cette souffrance, cette torture, l’effondrement de sa santé, il dit à la fin de ce poème : « Le jour de ma sortie de ce monde si beau, je retournerai vers le ciel et une fois là je dirai : la vie est belle, ce monde est bon. » Cela compte de savoir qu’un homme qui a vécu cela a pu avoir cette vision. Saint Jean de la Croix dit que c’est l’amour seul qui comptera. La vie de cet homme a été entièrement marquée par son amour pour ses amis, les enfants, – il aimait beaucoup les enfants. Cette capacité de sauter les murailles de haine et de ressentiment est une caractéristique de la Corée : découvrir qu’en dépit de tout, la vie est belle et que c’est cela qu’il vaut la peine de dire à la fin. Avoir appris cela, pour moi, c’est une grâce.

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